Niger : sur les routes du Tramadol

Parmi les différents crimes organisés qui sévissent dans les pays du Sahel, il y a le trafic de drogue, particulièrement celui du Tramadol. Le Niger de par sa position géographique devient stratégique pour les réseaux de trafiquants. Enquête sur un trafic transfrontalier qui va du Nigeria à la Libye, en passant par le Burkina et le Niger.

A Toudoun Jamous, un quartier de Zinder (ville du sud du Niger), Rouci Na Malam, 25 ans, est assis au soleil. Le regard hagard, il nous confie qu’il est accro au Tramadol : « Il m’apporte une certaine euphorie. Il diminue mon anxiété et me donne la sensation d’être plus détendu et plus fort ».
Lorsque nous cherchons à savoir comment en est-il arrivé là, sa réponse est timide, soutenue par un regard menaçant « Je ne sais pas! ». Il se met alors debout, tenant à peine sur ses jambes, puis relativise en nous lançant que c’est à cause des « mauvaises fréquentations » et surtout « de la pauvreté».
A Maradi, ville située dans la partie centre-sud du Niger, nous rencontrons Haoua au quartier N’wala où elle réside. Son fils aussi est accro au Tramadol. Elle accepte de se confier à nous. L’air désespérée, la quadragénaire raconte que son rejeton a commencé à avoir des mauvaises fréquentations, à telle enseigne qu’il ne partait plus à l’école. «Et un beau jour je l’ai surpris en train de fumer du chanvre indien et c’est en ce moment que nous avons compris qu’il se droguait. Son père pris de colère entrepris de le fouiller et découvre des comprimés de Tramadol dans ses poches », poursuit-elle, la gorge nouée.
Pendant notre entretien avec la mère, arrive le fils l’air fatigué. Cet adolescent de 15 ans accepte, sur demande de sa mère qui a réussi à le convaincre, de nous parler.
« J’ai commencé à fumer en ramassant des mégots de cigarettes à l’âge de 10 ans, et un jour j’ai décidé de ne plus aller à l’école, chose que je regrette beaucoup aujourd’hui », confie-t-il. Dans nos échanges, il explique voler régulièrement l’argent de ses parents dans la maison familiale pour se procurer du Tramadol et du chanvre indien.
Le Tramadol, cet agent analgésique destiné à soulager la douleur dans les états de peines modérées ou sévères, est devenu peu à peu «la drogue des pauvres». Comme en témoigne cette enquête publiée le 12 octobre 2017 dans le n° 39 d’IFRI (Institut Français des Relations internationales) qui estimait déjà que l’usage abusif du Tramadol avait fortement augmenté, notamment au Mali, au Niger et au Burkina Faso.
Et les cas comme celui de Rouci Na Malam et le fils de Haoua sont légion au Niger. A tel point que l’Etat a fini par classer, en 2015, ce produit médical sur la liste des drogues et sa consommation sans prescription a été donc prohibée.

« C’était effarant de voir tous ces jeunes, bras valides de ce pays, se ruer sur le Tramadol et vivre toutes les conséquences dramatiques liées à sa consommation. C’est pourquoi nous avons plaidé pour son classement sur la liste des psychotropes », expliquait Mano Aghali en 2015, alors ministre de la Santé publique au moment où la décision du gouvernement est tombée.
Saisis record du Tramadol
« Les statistiques de l’année 2016 recueillies au niveau de l’Office Central de répression de trafic illicite de stupéfiants (OCRTIS), font ressortir la saisie de 8 157 732 comprimés de Tramadol. Ces statistiques démontrent également que la jeunesse est particulièrement affectée, puisque sur 763 personnes interpellées, 460 sont âgées de 18 à 29 ans », selon le site Actuniger dans sa publication du 27 juin 2016.
Selon toujours le site Actuniger dans sa publication du 20 mars 2017, « 187 200 Comprimés de Tramadol ont été saisis au poste de contrôle de police d’Aderbissanat (dans la région d’Agadez) cachés dans des sacs de feuilles sèches d’arachide dans un véhicule en provenance du Nigeria ».
« Dans le cadre de la lutte contre la drogue en milieu urbain, l’Office Central de Répression du Trafic Illicite des Stupéfiants (OCRTIS) a initié des opérations dans le marché de Katako à Niamey 15.383 comprimés de Tramadol et 25.640 comprimés de Tramadol dans le même marché ont été saisi » rapporte de son côté lesahel.org le 14 Avril 2018.
Le lundi 19 juin 2018, les agents de la Direction Départementale de la Police Nationale (DDPN) de Gaya dans la région de Dosso, en service au Poste de Police Frontalier Niger-Bénin, ont saisi 200 000 comprimés de Tramadol dans un bus d’une compagnie de transport en provenance de Lomé(Togo) pour Niamey.
Mais d’où arrive ce produit en quantité si importante au Niger? Comment peut-il circuler aussi facilement et faire autant de dégâts au sein de la jeunesse? Des questions qui nous ont conduits sur la route du Tramadol.
Pour comprendre comment le Tramadol entre au Niger et comment il est distribué, nous sommes partis d’un rapport de police publié en décembre 2018, précisément celui de l’Office central de répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS). Ce document fait cas d’une affaire de trafic international de Tramadol.
Le 2 décembre 2018, des agents de l’OCRTIS en service au poste frontalier de Pételkolé (vers le Burkina Faso) ont saisi 25 000 comprimés de Tramadol dans un camion en provenance du Pays des hommes (Burkina Faso) intègres et transportant officiellement de la pomme de terre. La marchandise était à destination de Niamey (capitale du Niger) où un intermédiaire devait la récupérer, l’expédier en Libye via Agadez (la plus grande ville du nord du Niger).
Pour comprendre le circuit du trafic, les policiers vont laisser se poursuivre le plan des trafiquants. A Niamey, l’intermédiaire, du nom de A.M. né à Niamey et travaillant comme convoyeur pour une compagnie de transport routier bien connu au Niger et dans la sous-région, se rend dans un garage pour récupérer le Tramadol. Ne se souciant pas du tout de la présence de la police, le délinquant est arrêté.

L’axe Burkina-Niger-Libye

Selon le rapport de l’Office central de répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS), généralement, un membre du réseau quitte Niamey à bord de son véhicule personnel, pour le Burkina Faso, où il achète les comprimés de Tramadol qu’il dissimule dans des camions de marchandises diverses et ordinaires.
Bien cachés dans les camions de marchandises, la drogue est acheminée à Niamey où l’intermédiaire la récupère et remet à un chauffeur de confiance de la compagnie de transport pour laquelle il travaille. Celui-ci le transporte tranquillement à Agadez en même temps que ses passagers. Une fois à Agadez, poursuit notre source, c’est une autre personne qui s’occupe de son acheminement à Sebha en Libye pour y être vendue plus chère.
Selon un grossiste basé à Ouagadougou que nous allons appeler O.A., son meilleur client travaille sous les ordres d’un certain H.M.O. «Personnellement, je n’ai jamais rencontré H.M.O., mais selon mon client nigérien il est très puissant et a beaucoup de relations dans les différents postes de contrôle au Nigeria, au Niger, au Burkina et même au Mali. Ce qui est normal dans ce milieu. Même mon fournisseur nigérian en a aussi», explique-t-il avant d’ajouter : «Moi je reçois ma marchandise ici. Ça vient du Nigeria et je crois que ça transite par le Bénin».
Fin janvier 2019, une opération conjointe de la police et de la gendarmerie du Burkina a permis d’effectuer une importante saisie de produits pharmaceutiques, notamment le Tramadol. Sans préciser la quantité saisie, le commissaire principal de police Traoré Boukary du Comité national de lutte contre la drogue (CNLD) indique que les entrées principales de ce trafic du Tramadol sur le territoire burkinabè sont surtout les régions de Cinkansé (frontière avec le Togo) et Nadiabou-Pama (frontière béninoise). «Les contrebandiers partent se servir là-bas. Et ils utilisent tous leurs réseaux pour faire rentrer leur marchandises», explique le policier cité par le site Les Affaires du Groupe Burkina 24.
Une fois à l’intérieur du Niger, le produit quitte les camions de transport de marchandises pour rejoindre les bus de transport de voyageurs qui relient les différentes villes du Niger et la Libye.
Un trafic transfrontalier qui apparemment prend ses sources au Nigeria et finit en Libye, en passant soit par le Burkina ou le Niger. Mais tout le Tramadol acquis au Nigeria n’arrive pas en Libye. Une bonne partie est vendue sur les territoires de transit, nous confie une source de la police qui dit cependant ignorer la complicité des forces de l’ordre dont a parlé O.A.
Au Niger, plus précisément à Arlit dans la région d’Agadez, le prix d’un comprimé de Tramadol vendu varie selon la marque et le dosage. Le X-Tamol est vendu à un prix allant de 1500 FCFA à 2000 FCFA le comprimé en détail chez les vendeurs ambulants. Le Tramadol surnommé « royal » à Arlit est vendu à 2000 FCFA le comprimé tandis que sur le site d’orpaillage de Tchibarakat au nord-est de la ville d’Arlit, sur la ligne frontalière qui sépare le Niger de l’Algérie et de la Libye, on le vend à 3000 FCFA.
Un revendeur ambulant de médicaments, qui vend aussi des stupéfiants dans le quartier Boukoki à Arlit affirme que « le Tramadol est le médicament le plus acheté » par ses clients. « Je peux vendre 10 à 15 plaquettes par jour et la plupart d’entre eux sont en majeur partie des jeunes », explique-t-il. Il continue en nous disant que sa marchandise provient du Nigeria. Des cas comme lui, il en existe des dizaines.
Devant un bar à Arlit, a pris position un jeune vendeur ambulant de médicaments. Après l’avoir observé pendant un moment servir quelques clients, nous approchons de lui pour nous procurer deux comprimés de Rouge (autre surnom donné au Tramadol). Après avoir été servi, nous restons à ses côtés pour discuter quelques minutes avec lui. Tout d’abord hésitant, il finit par nous faire confiance lorsque nous lui confions que nous ambitionnons de faire du commerce de Tramadol.
« C’est le médicament le plus rentable dans notre commerce, le Tramadol est l’un des produits le plus acheté par nos clients, surtout les jeunes », raconte-t-il fièrement. Et lorsque nous demandons l’adresse de son fournisseur, il se défile en laissant entendre que c’est ce dernier qui le retrouve et pas l’inverse.

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