Reportage : «  Quitte ce village ! Sale « mangeuse d’âme ! »

Commune rurale de Tabelot,  située à 125 km au nord ouest d’Agadez dans le septentrion nigérien. Dans une bâtisse modeste, une femme, mère de famille sans histoire, âgée d’une cinquantaine d’années nous accueille. Elle répond au nom de Mariam. 

Dès le premier regard, on se rend vite compte que cette femme souffre. Elle n’a que la peau sur les os. Son voile bleu peine à cacher un frêle corps sous alimenté. Le visage de Mariam, buriné par la douleur, reflète toute la tragédie qu’elle a vécue dans ce village perdu au fin fond du désert nigérien. Et pourtant Mariam y était venue avec son mari, il y a de cela plusieurs années. Le couple rêvait de faire fortune dans l’exploitation de l’or. Tout allait bien jusqu’au jour fatidique du lundi 29 juin 2020.  « Je n’oublierai jamais cette date. Oui ! Ce jour a brisé ma vie. Celle de mon mari. Celle de mes enfants. Ce jour a mis une croix sur ma foi en la justice des hommes », se désole avec grande amertume Mariam.

Les yeux larmoyants, elle eut le courage de retracer le drame. « Ce jour-là, il y avait une cérémonie de baptême chez nos voisins ! Pour leur donner un coup de main, un groupe de femmes du quartier auquel je faisais parti, s’était mis à ramasser les plateaux et assiettes ayant servi à faire manger les invités. On y cherchait même dans les habitations des voisins. J’ai décidé de regarder dans la maison contiguë à la mienne. En y rentrant, je trouve la famille au chevet d’une de leur fille malade. A côté d’elle, un homme qui se disait être un charlatan faisait des fumigations à la petite fille malade.  Aussitôt la mère de la fille me demanda ce que j’étais venue chercher ici. Je lui expliquai tranquillement que nous aidons la voisine qui a organisé le baptême à rassembler les plateaux et assiettes utilisés pour la restauration des participants.  A peine ai-je fini de parler que j’entendis ces phrases : « Sale « Mangeuse d’âme ! » Quitte ce village, tu t’es dévoilée au grand jour ! Le Charlatan nous a dit que la première personne qui rentre dans cette maison au moment où l’on brûle l’encens qu’il a préparé, eh bien ! Cette personne est celle qui a « mangé l’âme » de notre fille ». Ces phrases à peine dites, je sentis un déluge de coups sur moi. L’instant d’après, huit personnes me frappait, m’insultait en me traitant de sorcière, de sale race ! Mes cris de douleur ont vite alerté les gens du quartier dont quelques membres de ma famille qui s’en prirent eux aussi à mes assaillants. L’instant d’après, la police arriva sur les lieux et a embarqué tous les belligérants. Au poste, à peine a-t-on relaté ce qui s’était passé, on fit venir le charlatan qui m’accusa publiquement d’être une « sorcière ». Il affirma à la police que la fille malade avait prononcé mon nom à plusieurs reprises. La police nous fit conduire devant l’Imam du village qui prit le parti du charlatan et m’intima l’ordre de « relâcher l’âme » de la fillette malade.  Il ordonna au charlatan de m’obliger à la « libérer ». Ragaillardi par les instructions de l’Imam, le charlatan fit verser dans une bassine de l’eau et y mit une grande quantité de piment rouge très piquant. On m’obligea à me laver avec avant d’enjamber tous les enfants de la famille étalés devant l’assistance.  On dit que c’est la seule façon de les guérir de ma « sorcellerie ». Ces scènes d’humiliation s’étaient déroulées en public. J’ai été bastonnée devant une grande assistance pour avoir refusé de sauter ces corps. Personne ne s’offusquait qu’on me mette nue devant tant de gens. Personne ne mesurait l’impact de ces scènes abominables sur ma vie ! Juste parce qu’un faux charlatan, un marchand d’illusions l’a voulu. Mon honneur, ma dignité et toute ma descendance ont été jetés en pâture  … ».

A la question de savoir, si elle avait porté plainte pour tous ces mauvais traitements subis, Mariam répliqua : « j’ai quitté Tabelot pour venir porter plainte au Tribunal de Grande Instance d’Agadez. Mais c’était peine perdue ! Le juge a fini par me chasser de son bureau juste parce que je lui demandais de convoquer le charlatan. Lasse d’être privée de mon droit à la justice, j’ai été me plaindre auprès du grand Cadi qui fait office de juge traditionnel. Ce dernier m’a remis une convocation à envoyer au charlatan. Ce dernier répondit plusieurs semaines après. Mais ô stupeur, le jour de la confrontation, on me demanda, à moi la plaignante, de jurer sur le saint Coran que je ne suis pas une sorcière ! Lui, mon bourreau était là ! Il riait sous cape ! Mais pour montrer que j’ai été victime de diffamation, j’ai juré sur le livre saint que je ne suis pas une « sorcière ». Quelle injustice ! Depuis ce jour-là, je n’ai plus goût à la vie ! Je ne supporte plus de regarder mes enfants dans les yeux. Dans le village et peut-être même ailleurs, ils porteront à jamais le sceau rougi au feu de la suspicion ce qualificatif de fils ou fille d’une« mangeuse d’âme ». Juste parce qu’un jour un charlatan l’a voulu…. »

Dans nos contrées rurales, dans nos agglomérations, dans nos maisons, combien de « Mariam » y a-t-il qui portent en silence le deuil de leur honneur sali à jamais par le bon vouloir d’un homme, d’une instance moderne ou traditionnelle ? Combien de « Mariam » vivent au quotidien les affres des violences physiques ou morales ; le dégoût de l’inceste ou celui du viol ? Oui, combien de « Mariam » vivent en permanence le déni de justice juste parce qu’elles sont femmes ?

Nous pouvons donner un sens à la vie de toutes ces « Mariam » en les aidant à casser les chaînes de la peur et la muselière des interdits misogynes.

 

Ibrahim Manzo DIALLO

Aïr Info

NB : Le nom de la femme a été changé pour préserver son identité

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