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État islamique au Sahel : sur la piste des premiers djihadistes

L’organisation État islamique tentée par l’Afrique de l’Ouest

L’Afrique de l’Ouest doit-elle s’inquiéter d’une résurgence sur son sol des opérations de l’État islamique ? À l’été 2018 cette organisation (EI, aussi connue sous le nom Daesh) a été quasiment anéantie en Syrie, où elle avait conquis de nombreuses villes depuis 2015. Mais il reste très difficile d’appréhender l’étendue de son réseau dans notre région. Les militants en provenance du Burkina Faso, du Niger ou du Mali qui s’étaient engagés dans ses rangs et partis combattre en Libye et en Syrie sont-ils tentés par un retour ? Combien sont-ils et que sait-on d’eux ? Enquête.

« À la fin de l’année 2017 et au début de l’année 2018, on a enregistré un retour massif de combattants de la Syrie après la chute de Daesh », indique, dans une interview exclusive à la CENOZO, un haut responsable d’une des unités opérationnelles anti-terroristes au Burkina Faso. « On est pratiquement sûr, explique-t-il, que des Burkinabè se sont rendus en Syrie pour combattre aux côtés de l’Etat islamique. Mais ils n’ont pas de représentation officielle ici. »

D’après notre informateur, les autorités ont connaissance de l’existence de l’EI au Mali, et peut-être au Niger. Elles estiment toutefois que l’EI n’a pas pris pied au Burkina Faso. Cependant, à la question du nombre de militants rentrés de Syrie, notre source préfère rester muette car tous, assure-t-elle, se trouveraient « sous surveillance policière ».
Des pays comme le Sénégal, la Gambie, le Tchad, le Niger, le Ghana, le Mali comptaient chacun entre 50 et 100 combattants au service de l’Etat islamique en Libye, selon le bureau du Procureur Général de Tripoli.
Des experts des services secrets occidentaux, notamment ceux des États-Unis, ont déjà mis en garde les gouvernements de la région. La grande pauvreté pourrait faire de l’Afrique de l’Ouest un terrain fertile pour de nouvelles incursions de l’organisation terroriste.

L’organisation d’Abu Bakr al-Baghdadi pourrait bénéficier, selon Liesbeth van der Heide, une chercheuse du Centre international du contre-terrorisme de La Haye (Pays-Bas), de certaines caractéristiques de la région. En effet s’il existe, au Sahel, des zones bien surveillées et dotées d’infrastructures socio-économiques, une grande partie de la région a été délaissée par les États. Dans ces zones, Daesh, qui est assez riche pour fournir des services de base et répondre aux besoins primaires de populations pratiquement abandonnées par leurs gouvernements, pourrait être tentée de se reconstruire.
D’autant que l’approche des gouvernements pour faire face au phénomène est tragiquement insuffisante, se fondant de manière quasi exclusive sur des réponses militaires. Comme le souligne Mme van der Heide, « On constate [chez les militants] des caractéristiques démographiques similaires. Ils ont entre 18 et 35 ans. Au Mali, l’âge de 20-25 ans est celui du mariage et des responsabilités, et “partir” présente une image de liberté. À cela s’ajoute la perspective d’un salaire ou d’autres types de revenus que peuvent offrir les groupes terroristes. »

En septembre 2017, le bureau du Procureur Général de Tripoli avait de son côté fourni une estimation du nombre de combattants au sein de l’EI en Libye, en fonction de leur pays d’origine. Si les pays du Maghreb arrivaient en tête avec plus de 100 combattants pour chacun d’entre eux, des pays comme le Sénégal, la Gambie, le Tchad, le Niger, le Ghana, le Mali comptaient chacun entre 50 et 100 combattants au service de l’Etat islamique. Quant à la Mauritanie, elle aurait eu entre 10 et 50 ressortissants engagés auprès de Daesh.

L’ONU affirme pour sa part que l’EI a commencé à se développer en Libye entre mars et mai 2013, lorsque « l’éminent » idéologue religieux bahreïnite Turki al-Binali a visité le pays, donné des conférences religieuses, rencontré des personnalités djihadistes et fournit des ijazas (en islam, licence autorisant son titulaire à transmettre des connaissances religieuses).

Les dirigeants des pays du Sahel évoquent officiellement le nombre de 80 militants de l’EI dans la région. Un chercheur comme David Winston, de la Fondation Asie-Pacifique, estime quant à lui que ce groupe pourrait disposer d’un nombre beaucoup plus important d’éléments. L’embuscade tendue aux soldats américains au Niger, le 4 octobre 2017, rappelle que la menace est sérieuse.
Sur la piste des premiers jihadistes du Grand Sahara
13 mai 2015. Une vidéo est relayée par les sites Internet pro-jihadistes. Derrière Adnan Abu Walid al-Sahraoui, une douzaine d’hommes encagoulés, armés chacun d’un fusil d’assaut AK47, font une déclaration publique d’allégeance à Daesh, l’organisation pour L’État islamique (EI). C’est l’acte de naissance de l’« État islamique au Grand Sahara » (EIGS) – C’est la quatrième fois dans le Sahel après des groupes opérant en Libye, en Algerie et au Nigeria qu’un groupe de combattants basé entre le Mali et le Niger se revendique de cette organisation.
Cette sortie avait pour but de montrer aux yeux du monde, et surtout à ceux d’Abu Bakr al-Baghdadi, le chef suprême de Daesh, que la Groupe d’Abu Walid al-Sahraoui disposait de toute une armée sur laquelle on pouvait s’appuyer pour étendre son « Califat » dans le Sahel. Pourtant, dans la vidéo, on ne voit qu’une douzaine de combattants attroupés derrière leur leader.
Il faudra quinze mois pour que Daesh reconnaisse l’EIGS. Et cette reconnaissance restera prudente : le Sahel n’est pas érigé en « province » de l’État islamique.
« Chaque combattant international a une capacité secrète, c’est une arme qui peut être utilisée pour lancer des attaques externes », explique notre source.
Mais pour les pays d’Afrique de l’Ouest, ces annonces de l’année 2015 marquent officiellement l’intérêt du groupe terroriste transnational pour la région. Ce n’était certes pas la première fois que l’EI avait noué des contacts localement : d’anciens membres d’Al-Qaïda au Sahel et des ressortissants de l’Afrique de l’Ouest, du Maghreb et de la France s’étaient déjà rendus depuis 2013 en Syrie, où ils avaient rejoint les rangs de l’EI.
La Cellule Norbert Zongo pour le Journalisme d’Investigation en Afrique de l’Ouest (CENOZO) a eu accès à des documents exclusifs obtenus en 2014 par les médias européens, qui permettent d’avoir une idée des profils et les noms des combattants qui ont rejoint l’EI quelques mois auparavant.
À cette époque déjà (2013-2014), Daesh commençait à être une organisation internationale puissante avec des vues sur l’Afrique du Nord, mais peu d’intérêt pour l’Afrique de l’Ouest, une région déjà instable avec de profondes divisions tribales et un manque d’accès aux services sociaux. Mais la chute du régime de Mouammar Kadhafi en Libye suite au printemps arabe, et le chaos laissé par la guerre menée par la coalition occidentale vont tout changer. Un impitoyable système de contrôle a été démantelé, et les groupes extrémistes dormants en profitent pour se révéler au grand jour, et s’attirer de ce fait les faveurs de leaders comme Al-Baghdadi. Des militants islamistes libyens s’organisent alors pour aller porter le combat vers la Syrie et l’Afrique de l’Ouest.
Pour l’Etat islamique, il est extrêmement important d’avoir le maximum d’informations sur leurs combattants étrangers.
Les informations dont nous disposons se composent de plus de 4 000 documents, des cartes d’enregistrement individuelles extraites par une source au sein de l’organisation de l’État islamique, et consistant en « fiches de police » établies par l’autorité des frontières de l’EI à Tell Abyad, à la frontière entre la Turquie et la Syrie.

« Il est extrêmement important pour l’EI de savoir qui sont les combattants internationaux qui le rejoignent car, d’une certaine manière, chaque combattant international a une capacité secrète, c’est une arme qui peut être utilisée pour lancer des attaques externes », explique notre source.

Ces fiches comportent des indications sur le nom complet, le surnom, le nom de la mère, le groupe sanguin, la date de naissance, l’état civil, la situation familiale, le lieu de résidence, le niveau d’éducation, les connaissances en charia (les loi de l’islam), la profession, les pays visités, le point d’entrée, le tuteur, l’expérience du jihad, la préférence au combat, un contact familial et les effets personnels des combattants internationaux ayant rejoint l’organisation.
Selon la source qui a partagé ces documents avec la CENOZO, ces fiches forment un petit échantillon de la nouvelle génération de moudjahidines qui serait plus tard active sur le plan international.
La CENOZO a travaillé sur les 4 000 fichiers pour identifier les ressortissants de pays d’Afrique de l’Ouest, et ceux qui sont passés par la sous-région. Mais nous n’avons trouvé qu’une douzaine de militants correspondant à ces critères. Cela pourrait, bien sûr, s’expliquer par le fait que nos documents correspondent à un seul des points d’accès à la Syrie — d’autres militants ont pu utiliser d’autres points de passage, notamment Jarablous, Al ‘Raï, Azaz et celui du gouvernorat de Lattaquié (voir la carte).
Deux choses ont attiré notre attention lorsque nous avons travaillé sur ces documents confidentiels : premièrement, c’est le fait que tous ceux qui sont partis de l’Afrique de l’Ouest pour rejoindre l’EI n’avaient pas un grand niveau d’éducation, à l’exception d’un seul qui est titulaire d’un master en finance (voir illustration ci-dessus). La deuxième remarque est qu’ils n’avaient pas non plus, d’après ces fiches, une grande connaissance de la charia.
Beaucoup de ces militants ont été recommandés par un membre connu de l’organisation de l’État islamique. Certains d’entre eux l’ont été par Abu Muhammad al-Shamali, ancien chef de la région frontalière de l’État islamique en Irak et au Levant (ISIL) Tirad al-Jarba, qui a facilité l’entrée des combattants étrangers à travers la frontière turque.

Mais, qui sont-ils?

Les recrues en provenance du Mali

Nos recherches ont montré que 4 combattants sont partis du Mali. Parmi eux, aucun n’était né au Mali ni de nationalité malienne.
Le premier, né en 1988, porte le nom d’un tunisien (Jihad Ben El Id Nosayri, alias Abou Elvida Tounoussi). Il a un niveau d’études secondaires et a rejoint l’EI en septembre 2013 à partir de Tell Abyad. Quel rapport avec le Mali? Eh bien, Abou Elvida a fréquenté ce pays, où il a combattu avec Al-Qaida au Maghreb Islamique (Aqmi).
Le deuxième nom qui ressort des recherches est celui du Français d’origine maghrébine Mohamed Karim, alias Abou Mohamed Al-Farançi, né en 1985, également de niveau d’études secondaires. Lui aussi est passé par les rangs d’Aqmi au Mali, avant de rejoindre l’EI en 2014.
Karzazi Hassan, alias Abou Mohamed Al Maghribi est le troisième combattant que nous avons identifié. C’est un Marocain né en 1974. À son arrivée à Tell Abyad en juin 2014, il se prévaut d’un tuteur malien : Abou Abdalla Al-Andaloussi.
Enfin, on retrouve le nom du tunisien Ziyad Ben Ali Chneiter, alias Dadoullah Tounoussi, né en 1988 et qui annonce avoir fait le jihad durant une année et demi, toujours au Mali.
Entre janvier 2011 et juin 2016, le gros des éléments de l’État islamique signalés par les services antiterroristes maliens sont perçus comme des planificateurs dans les actions de Al- Qaïda au Maghreb islamique au Sahel.
En croisant les informations données par la police des frontières malienne et un service de renseignement européen, tous les terroristes d’origine maghrébine ayant transité par le Mali servaient au premier plan Aqmi, et tous étaient également connus des services de renseignement.

Un Saoudien qui a fait le Ghana

C’est un Saoudien né en 1989, Abderrahmane Khalifa Dhewali, alias Abou Nomane Jazrawi, qui ressort de la recherche sur le Ghana, pays qu’il déclare avoir fréquenté en plus du Kenya et du Koweit. Dans la colonne « observations » du formulaire d’identification, la police des frontières de l’EI a porté une mention qui renseigne sur le palmarès de ce terroriste.
Abou Nomane a, en effet, combattu avec le Front al-Nosra (rival de l’EI), puis les soldats d’Al-Aqsa, ensuite la Brigade Daoud avant de partir en Turquie et de revenir par le point de passage de Jarablous.

Un Mauritanien et un Sénégalais à l’EI

Né en 1986, titulaire d’un master en finance, ancien résident de Nice (France), le Mauritanien Mohamed El Heiba, alias Abou Jaafar Chinguitty, ressort de la recherche menée sur le Sénégal. Il a rejoint l’EI début avril 2014 à partir de Tell Abyad. Il se présente en combattant et dit avoir fréquenté l’Italie, la Tunisie, le Maroc et le Sénégal, est inconnu au niveau des médias et des services de sécurité en Mauritanie. Il semble qu’il se soit radicalisé en France où il était étudiant à Nice.
Un deuxième nom, sénégalais cette fois, est révélé par la recherche. Il s’agit de Mamadou Moustapha, alias Abou Moussa E-Sénégali. Né en 1983 et diplômé en mécanique, c’est ancien résident de Strasbourg (France). Il se présente en combattant et dit avoir travaillé dans une agence de location de voitures et fréquenté des pays comme l’Arabie saoudite, les Émirats, les États-Unis, la Thaïlande, l’Égypte, le Maroc et la Turquie. Sans expérience du jihad, il est entré sur le territoire de l’EI à partir Tell Abyad en mars 2014.

Le Marocain réparateur et logisticien

Une recherche sur la Mauritanie a donné lieu à trois documents, portant le même nom : le Marocain Adnane Issam, alias Abou Mansour Al-Maghribi, né en 1988. Il est mentionné qu’il a fait des études en électricité et est réparateur d’ordinateurs et de téléphones. Il a fait l’objet d’un soutien logistique au jihad en Algérie et dit avoir fréquenté l’Espagne, la Libye et la Mauritanie avant de gagner les rangs de l’IE. Nos sources officielles affirment qu’il a été pendant longtemps inconnu.

Written by Isselmou Moustapha Salihi

Written by CENOZO

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