Insécurité : Diallo Aboubacar, Président du Conseil des éleveurs Nord Tillabéri répond à nos questions

« Il ne faut pas penser qu’il suffit que l’Etat donne les moyens aux FDS pour aller faire la guerre pour régler tous les problèmes. Non, avant de faire la guerre, il faut diagnostiquer les vrais problèmes des zones pour éviter que les populations ne tombent dans les bras des djihadistes et des terroristes ».

L’insécurité qui sévit depuis plusieurs années dans une partie de la région nord Tillaberi, notamment à Ouallam, Abala, Banibangou, ne fait que s’étendre. Aujourd’hui, c’est le département de Torodi qui est le théâtre de cette insécurité, avec là aussi des attaques contre des positions des FDS, des enlèvements et des assassinats de citoyens. Quelle analyse faites-vous de cette situation ?

Aboubacar Diallo : Comme vous l’avez si bien dit, tout le monde connaît les problèmes multiples et multiformes d’insécurité que vivent les populations de cette région. Si on se rappelle un peu, il y avait déjà dans les années 80-90, des conflits communautaires entre des éleveurs peulh et des touareg maliens, jusqu’en 2012, où on a assisté à l’apparition d’une nouvelle forme d’insécurité, avec des groupes djihadistes. Les premières attaques djihadistes sur le territoire nigérien ont été enregistrées dans la région de Tillaberi en 2015, plus précisément dans les départements de Banibangou, Abala, Ayorou, Bankilaré, suite au conflit armé malien de 2012. Mais, véritablement, c’est vers octobre 2015, que cette insécurité a pris forme avec les attaques simultanées des postes de Ouallam, Mangaizé et Hanam Tondi. Depuis lors, il y a eu plusieurs autres attaques dans cette zone, avec par la suite des prolongements vers l’ouest, plus précisément dans le département de Torodi, avec l’attaque du poste frontalier de PettelKolé.
Aujourd’hui, c’est le département de Torodi qui est victime de cette insécurité avec les attaques du poste frontalier de Makalondi, l’enlèvement d’un italien, plusieurs autres séries d’attaques, avec pour la première fois, la fermeture d’écoles dans plusieurs villages de la commune de Torodi, notamment riverains des sites aurifères. C’est le lieu de déplorer le fait qu’on n’ait pas pu circonscrire cette insécurité dans la zone et empêcher son prolongement. Malgré tout, il faut saluer les efforts de l’Etat pour avoir la maîtrise de la gestion sécuritaire.


On a tout comme l’impression que cette insécurité ne fait que gagner du terrain. Qu’est-ce qu’il y a lieu de faire concrètement pour juguler ce problème afin d’éviter l’irréparable?

C’est ce que nous avons toujours préconisé à l’Etat. Avant l’avènement des djihadiste et des terroristes, il y avait déjà les conflits intercommunautaires qui opposaient des éleveurs nigériens à des éleveurs maliens. C’est ce qui a permis aux mouvements djihadistes et terroristes de s’infiltrer dans les groupes et à recruter au sein des populations. Donc, ce que l’Etat doit faire d’abord, c’est de circonscrire les problèmes, faire le diagnosticdes problèmes réels des populations de ces zones. Tout le monde sait par exemple que Torodi regorge de beaucoup de sites aurifères ; c’est aussi une zone commerciale par excellence, où se côtoient des groupes de toutes sortes. Il y a aussi le problème foncier qui est crucial à Torodi ; il y a le problème intercommunautaire dans le nord Tillabéri de façon générale. Il ne faut pas penser qu’il suffit que l’Etat donne les moyens aux FDS pour aller faire la guerre pour régler tous les problèmes.

Non, avant de faire la guerre, il faut diagnostiquer les vrais problèmes des zones pour éviter que les populations tombent dans les bras des djihadistes et des terroristes. Parce que la politique de ces groupes consiste toujours à montrer les failles dans la gestion des problèmes des populations et des zones pour recruter des adeptes à qui ils promettent de régler leurs problèmes devant lesquels, pour eux l’Etat a failli. Leurs discours consistent toujours à dire : « Vous voyez, l’Etat est incapable de gérer vos problèmes, venez avec nous, nous on va les régler ». Il faut une bonne cohabitation et une bonne collaboration entre les populations, l’administration, les Forces de défense et de sécurité et les populations. Tant que les populations civiles ne suivent pas, quels que soient les moyens que l’Etat va mettre, tout est voué à l’échec. Parce que lorsque les FDS arrivent sur le terrain, il leur faut de prime abord des informations et donc des informateurs, il faut connaître le terrain…or qui mieux que les populations connaissent le terrain ?

L’administration –les préfets, les maires- doivent donc faire un travail de terrain, en ayant de bons rapports de collaboration avec les populations afin de faciliter la tâche aux FDS. Mais le problème majeur qu’il faut éviter, c’est la stigmatisation. L’ennemi qui est en face, qu’il soit terroriste, djihadiste, bandit ou rebelle, n’a pas de famille. Malheureusement ce qui envenime la situation de l’insécurité au Sahel de façon générale, c’est la stigmatisation. On considère que l’ennemi qui est de l’autre côté a une coloration ethnique et qu’il ne faut pas collaborer avec tous ceux qui ont la même coloration ethnique. C’est l’erreur qui a été commise dans la gestion de l’insécurité dans le nord Tillaberi, c’est cette qui a commencé à Torodi. Il faut éviter tout de suite cette stigmatisation et plutôt collaborer avec l’ensemble des acteurs, faire en sorte qu’il y ait une bonne collaboration de toutes les populations, avec l’administration et avec les FDS. Avec peu de moyens on peut réussir, mais avec beaucoup de moyens on ne peut pas réussir tant qu’il n’y a pas cette collaboration.

Il faut aussi que l’Etat crée les conditions de développement des zones. Il ne faut pas se voiler la face, toutes ces zones dont nous sommes en train de parler sont des zones abandonnées ou négligées par l’Etat. Les problèmes sont là, réels et ça ne sert à rien que les préfets et les maires ferment les yeux sur cette réalité ou les cache à l’administration centrale en faisant croire que tout marche bien alors que rien ne marche en réalité.

Il faut penser au développement de ces zones, c’est l’arme idéale pour que les groupes indésirables quels qu’ils soient-terroristes, djihadistes, bandits-ne puissent pas s’installer. Par exemple, je ne suis pas contre l’état d’urgence, l’état d’urgence n’est pas mauvais en soi, mais il ne faut pas étouffer l’économie et malheureusement c’est ce qui se passe concrètement sur le terrain. Il faut donc des mesures d’accompagnement, faire en sorte que les marchés puissent être animés. D’ailleurs, c’est à l’administration locale de faire le diagnostic des problèmes de la localité, ensemble avec les populations faire des propositions de mise en place de l’état d’urgence, avec des mesures d’accompagnement à soumettre à l’administration centrale. Déjà, nous sommes en présence d’économies qui sont fragiles, en étouffant ces économies, c’est encore une chance qu’on donne aux djihadistes pour recruter. Un commerçant qui gagne 5000 à 10000f CFA par semaine et qui n’a plus cette somme, quel autre choix a-t-il lorsque quelqu’un lui propose une moto et de l’argent ?

Je pense qu’on peut bel et bien gérer l’insécurité dans la région de Tillaberi, il suffit simplement d’une bonne collaboration, d’une bonne cohabitation entre population, administration et FDS, il suffit d’une bonne sensibilisation pour étouffer toutes velléités terroriste ou djihadiste.


Propos recueillis par
Gorel Harouna- Mutations

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