Niger : que se passe-t-il dans la région de Tillabéry ?

Vingt-cinq ans après la signature des accords de paix de Ouagadougou, quels changements ?

Aujourd’hui, 24 avril, est la date anniversaire de la signature des accords de paix entre des organisations politico-militaires et l’État du Niger en 1995 à Ouagadougou (Burkina Faso). Naguère, la commémoration de cette date, dénommée fête de la Concorde nationale, permettait de faire le point sur l’application de ces accords et surtout sur l’évolution des problèmes à l’origine de la création de ces Mouvements.

La promesse de l’Etat était alors la conduite d’une politique de développement non discriminatoire accordant l’égalité des chances aux citoyens, sans considérations d’ordre ethnique ou régional. De premières mesures concrètes devaient donner le ton à cette vision rénovée, censée inaugurer une nouvelle gouvernance et un rapport différent de l’État au citoyen. Elles comportaient l’intégration des combattants des Mouvements dans les différents corps militaires et paramilitaires, l’accompagnement socioéconomique d’un certain nombre d’acteurs de ces Mouvements afin de faciliter leur réinsertion dans la vie de la nation et surtout la décentralisation administrative. Décentralisation qui devait faire du citoyen l’acteur central du développement de son territoire. Compétences et moyens devaient être transférés à l’échelle régionale afin d’adapter et ainsi optimiser les politiques publiques de développement.

Vingt-cinq ans après la signature de ces accords de paix, le monde a connu des transformations, le Niger également. Néanmoins, hormis quelques avancées notables, le pays peine encore à se définir pour espérer jeter les jalons d’un État de droit à même de l’engager sur les rails d’un réel développement. Les événements actuels de la Région de Tillabéry révèlent une fois de plus la fragilité et la sclérose d’un système politique qui manifeste de nouveau son inadaptation et incapacité à faire face aux réalités et à proposer un projet d’avenir viable et rassurant pour le pays.

Les informations alarmantes faisant état d’exactions qui seraient commises par l’Armée nationale à l’encontre de civils dans cette région, constituent un écueil à une cohésion nationale pourtant indispensable dans cette période d’incertitudes et de menaces multiples. Les autorités du pays donnent l’impression d’être dépassées et reproduisent les mêmes méthodes qu’antan. Elles espèrent se soustraire à leurs responsabilités et à leur devoir de clarté et de vérité envers les citoyens en niant outrageusement les faits, les qualifiant maladroitement «d’allégations » ; posture d’autant plus dangereuse qu’elle contribue à cliver la population autour de stéréotypes simplistes et populistes tendant à opposer ceux qui réclament la vérité et ceux qui soutiendraient les Forces de Défense et de Sécurité (FDS).

Le gouvernement nigérien gagnerait en crédibilité s’il disait au plus vite ce qui est arrivé aux 102 citoyens nigériens dont la liste circule depuis des semaines dans les médias et sur les réseaux sociaux. Les autorités tardent également à clarifier la nature des fosses communes dont les photos ont été largement diffusées. Les tergiversations observées dans la gestion de cette affaire risquent de replonger le pays dans une crise de confiance préjudiciable à sa stabilité et à son avenir.

Le seul prétexte de « la lutte contre le terrorisme » ne saurait non plus justifier le silence de la communauté internationale sur ces graves événements. En effet, la participation de plusieurs pays et organisations internationales à la sécurisation de cet espace devrait s’accompagner d’une attention particulière portée au sort des populations civiles. La responsabilité de la communauté internationale est pleinement engagée et pourrait difficilement se contenter de s’abriter derrière une hypothétique souveraineté de l’Etat nigérien, doublée d’une gouvernance politique qui montre encore une fois ses limites à travers cette affaire.

Le gouvernement nigérien est comptable de l’unité et de la cohésion nationales. Cela l’oblige. Par conséquent, il se doit de veiller à la confiance que les citoyens devraient pouvoir placer dans leur FDS et cela conditionne en outre l’efficacité de toute stratégie sécuritaire.

Abdoulahi ATTAYOUB
Consultant
Lyon le 24 avril 2020
@attayoub

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