Exploitation aurifère au nord du Niger : la délivrance des permis d’exploitation artisanale de l’or, une source d’enrichissement illicite

Des responsables de l’État sont impliqués dans la délivrance douteuse des permis de recherche et d’exploitation artisanale d’or au nord du Niger moyennant des grosses sommes d’argent. Un même permis d’exploitation pouvant être attribué en toute illégalité à plusieurs personnes à la fois et souvent aussi sur des espaces protégés. Enquête sur un affairisme qui fait perdre, chaque année, plusieurs millions de francs CFA à l’État du Niger.

Depuis 2014, l’or est exploité de façon artisanale et semi-mécanisée dans le nord du Niger. Cependant, la délivrance des permis de recherche et d’exploitation de ce minerai, qui doit être régie par le code minier, présente des zones d’ombre. Elle est, en effet, entachée de pratiques malsaines qui ne profitent pas à l’État du Niger, qui créent des conflits ou carrément qui menacent des espaces protégés. Au Niger, les exploitations minières à petite échelle sont régies par l’Ordonnance N°2017-03 du 30 juin 2017. Selon qu’il s’agisse d’une phase de recherche ou d’exploitation, les titres miniers applicables aux exploitations minières artisanales et à petite échelle sont de plusieurs types, à savoir : l’Autorisation d’Exploitation Minière Artisanale ; l’Autorisation d’Exploitation Minière Semi-mécanisée ; l’Autorisation d’Exploitation des haldes et terrils et résidus de mines et de carrière.

« A part le site aurifère d’Amzigar, nous avons beaucoup d’autres sites dans la région comme Tchibarakatène, Bilma…Y en a beaucoup qu’on ne peut même pas tous les citer. Mais l’exploitation de ces espaces est soumise à l’obtention d’un permis d’exploration puis d’exploitation pour une durée de cinq ans. C’est tout un processus à faire pour être en règle vis-à-vis de l’État mais on trouve des gens qui le font dans la clandestinité sans aucun respect des textes. Et lorsque ceux qui se sont mis en règle viennent exploiter, ces clandestins refusent de bouger et cela crée des conflits », explique Salifou Abdourahmane, directeur régional de mines d’Agadez.

de l’or extrait dans des mines artisanales

Bien que fixées par l’ordonnance 2017-03 du 30 juin 2017, les règles d’obtention des autorisations d’exploitations minières artisanales font l’objet de violations. En effet, dans la pratique, il n’est pas rare de voir des cas qui font fi des modalités d’obtention de permis d’exploitations artisanales fixées par l’ordonnance précitée. Ainsi, des autorisations d’exploitation sont délivrées dans le non-respect des règles. Certains personnes (physiques ou morales) obtiennent facilement des permis en présentant uniquement les coordonnées GPS de la parcelle sollicitée au niveau des autorités habilitées à délivrer des permis. Ces dernières encaissent en contrepartie des sommes d’argent en leurs propres noms.

Relations conflictuelles entre les exploitants

Tout comme dans la délivrance des permis d’exploitation, il y a assez souvent des faits de corruption et des mésententes entre les associés ou entre employeurs et employés.

« Pendant longtemps, des gens ont corrompu pour avoir des permis qui ne sont pas réellement authentiques. Il y a beaucoup de procès d’abus de confiance ou d’escroquerie en lien avec l’exploitation de l’or dans la région d’Agadez. Des investisseurs étrangers se plaignent si souvent d’avoir été arnaqués par nos concitoyens et le préjudice portait généralement sur des dizaines de millions », confie un magistrat exerçant dans la région d’Agadez.

« Le plus souvent, ce sont des promesses de permis d’exploration ou d’exploitation pour des bénéfices partagés qui finissent mal entre actionnaires. L’étranger met beaucoup d’argent pour la corruption de la chaine d’attribution allant du département au niveau national. Et quand le site visé s’avère infructueux ou carrément conflictuel, alors, la bagarre commence pour le remboursement », a expliqué le prudhomme.

« J’ai payé deux millions pour un permis d’exploitation que je n’ai jamais eu. Les coordonnées GPS que j’ai présentées ont été déjà attribuées à quelqu’un d’autre qui a des solides soutiens à Niamey », se désole Ahmata, un jeune opérateur économique d’Agadez.

En dehors des conflits entre associés, d’autres conflits surgissent entre les équipes concurrentes sur des sites exploités sans permis. En effet, des concurrents disputent les terrains, car les sites sont occupés illégalement et de manière anarchique, ces derniers n’appartenant officiellement à personne d’entre ces concurrents. Sur ces sites, la loi est que « le premier venu est le premier servi » en occupant l’espace qu’il veut. Sauf que dans l’exploitation, deux équipes peuvent se croiser en suivant le filon. Et c’est là que commencent des mésententes qui finissent par des bagarres pouvant aller jusqu’à engendrer la mort d’hommes.

Pour exemple, le 1er mai 2022, quatre (04) personnes ont perdu la vie sur le site aurifère de Tchibarakaten suite à un conflit ayant pour source un puits d’or. Les belligérants s’étaient violemment affrontés avec des armes blanches, notamment des couteaux.

Arnaque et exploitation des ouvriers

D’autres problèmes surviennent entre employeurs et employés surtout lors de partage de revenus. Par exemple, au début de l’exploitation, l’employeur et ses employés peuvent s’entendre sur la formule de partage selon laquelle : 1/3 de revenus pour les employés et 2/3 pour l’employeur. Or, après exploitation, la règle change souvent lors du partage. En effet, certains employeurs ajoutent des charges dont ils ne se sont pas entendus au début avec leurs travailleurs. Par exemple, l‘employeur peut décider d’accorder la part d’une personne à chacun des matériels (compresseurs, groupe électrogène etc) mis à la disposition des employés pour l’exploitation. Alors que cette option n’avait pas du tout été évoquée au début. Ce qui provoque le plus souvent des conflits, les employés se sentant exploités par leur employeur.

Atteinte à la santé humaine, animale et environnementale

Les activités d’orpaillage constituent une menace aussi bien pour l’être humain et animal que pour l’environnement. En effet, l’utilisation non contrôlée des produits chimiques tels que le mercure, le cyanure et autres produits dangereux ont des conséquences graves sur la santé humaine, animale et environnementale.

Le 04 mars 2020, le chef du centre de santé de Tabelot (localité située à 145 km au nord-est du chef-lieu de la région d’Agadez) alertait d’un danger sanitaire dû à l’exploitation aurifère dans la commune avec l’utilisation des produits chimiques. L’agent de santé dans un rapport de la situation rendu à sa hiérarchie indiquait qu’entre le 26 février et le 03 mars 2020, le centre de santé intégré de Tabelot avait enregistré 19 cas, dont 05 décès, d’une maladie sous forme d’affection respiratoire avec présence d’une hémoptysie (crachat du sang).

rapport de la situation du CSI de Tabelot alertant d’un cas de maladie le 04 mars 2020

Hormis les conséquences sur la santé humaine, l’exploitation de l’or menace aussi l’environnement. En effet, en dehors de l’utilisation incontrôlée des produits chimiques qui constitue un danger pour l’environnement, les sachets plastiques, utilisés et jetés çà et là par les orpailleurs, menacent fortement les arbres déjà affaiblis par le climat moins favorable à leur développement sur les sites aurifères.

 L’orpaillage menace la réserve naturelle de l’Aïr et du Ténéré

vue de la réserve naturelle de l’Aïr et du Ténéré sur une carte graphique

La recherche effrénée du gain pousse des personnes à se procurer en toute illégalité des permis pour la recherche et l’exploitation d’or sur des espaces protégés. C’est le cas de la réserve de l’Aïr et du Ténéré qui est actuellement parcellisée et occupée par des exploitants véreux. Cela crée des conflits entre eux et les communautés locales qui voient leurs espaces pastoral et environnemental dégradés ou carrément souillés. Depuis plusieurs mois, un collectif des éleveurs s’insurge contre la venue des exploitants d’or et l’utilisation des produits chimiques sur le territoire de la réserve. Dans un courrier adressé au Président de la République, dont copie nous est parvenue, ils dénoncent avec véhémence cette situation.

lettre du collectif des éleveurs adressée au président de la République (le 10/11/22)

Pour l’honorable Elhadj Mahamane Souleymane, chef de la Confédération Kel Owey, « c’est inadmissible de fermer les yeux sur ce qui se passe. Les éleveurs et leur bétail sont en danger avec ces orpailleurs qui n’ont aucun souci de préserver l’environnement. Les autorités doivent se pencher sur ce cas avant qu’il ne soit trop tard. » Et le chef coutumier de préciser que « ce sont surtout les éleveurs qui se trouvent dans la commune rurale de Tabelot qui sont menacés. Il faut vraiment qu’on sache qui accorde ces permis de « détruire » ? Les éleveurs se plaignent beaucoup. »

Honorable Elhadj Mahamane Souleymane, Chef de la Confédération Kel Owey

Utilisation des agents et biens de l’État

Outre cet état de fait, d’autres irrégularités sont aussi observées dans l’utilisation des biens de l’État dans l’activité aurifère. En effet, lorsque l’on achemine de l’or vers les villes, comme Arlit et Agadez, les propriétaires font appel à une escorte militaire mobilisant les hommes, les véhicules et les armes de l’État. Ce service devrait être payé en raison de 2 000 franc CFA par gramme d’or, et l’argent mis dans la caisse de l’État tout en délivrant un reçu de payement à ceux qui ont fait appel à ce service. Or, les gens contournent ce principe. Les biens de l’État sont souvent payés en grammes d’or et sans aucun justificatif. Ce qui ne met pas l’État dans ses droits, puisque l’argent (ou les grammes vendus) ne va pas dans le trésor public. Et c’est quand des attaques de convois surviennent que l’État découvre qu’en réalité le service a été grassement payé par le collectif d’orpailleurs. Ce fut le cas de l’attaque d’un convoi de la garde nationale survenue (sur l’axe Djado – Agadez) en janvier 2022 au cours de laquelle 125 kg d’or d’une valeur de plus de 4 milliards de francs CFA ont été volés par des bandits armés. Des agents de la garde nationale ont même été mis aux arrêts.

L’opacité qui entoure la délivrance des permis de recherche d’or doit interpeller les plus hautes autorités de notre pays. Des réseaux se sucrent au détriment de l’État et ce qui est encore plus grave, la vie des personnes et de leur bétail est constamment mise en danger.

Enquête réalisée par Ahmadou Atafa dans le cadre du Programme « Lute contre la corruption et les malversations fiscales à travers la production d’enquêtes journalistiques » financé par l’Ambassade des Etats-Unis d’Amérique au Niger et mis en oeuvre par APAC-Niger en collaboration avec le journal L’Événement-Niger. 

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Journaliste Fact-checker - Blogueur - Communicateur basé au Niger.

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