Issouf Ag MAHA : un tour d’horizon des raisons de la discorde Afrique-Occident

Parmi les nombreux griefs adressés par certains Africains à l’adresse de l’Occident, « l’obsession migratoire » des Européens tient certes une place centrale. Mais en face, estime l’auteur, « les ténébreuses périodes d’exception ont encore de l’avenir en Afrique, car le continent est très peu imprégné des valeurs de la démocratie et du droit »… Tour d’horizon argumentaire.

 

Une contribution de Issouf Ag MAHA

Ancien maire de Tchirozérine (Niger)

et ancien Directeur de cabinet

Écrivain, Chevalier de l’ordre du Mérite.

 

Pendant que la guerre au Proche Orient redéfinit la géopolitique globale en rapprochant des puissances aux intérêts divergents, l’Occident se fragilise dans son camp traditionnel, notamment en Afrique. Cette dynamique, qui n’a pas attendu les événements du 7 octobre 2023, s’est fait sentir de part et d’autre avec les prémisses de rejets mutuels entre les deux continents.

En Europe d’abord, l’extrême droite est arrivée à la tête de plusieurs gouvernements. Il s’agit notamment de la Hongrie, la Pologne, l’Italie et récemment les Pays-Bas. Ce courant politique participe également à l’exécutif finlandais et slovaque et apporte son soutien à celui de la Suède. D’autres pays européens comme l’Espagne et le Portugal sont également concernés par cette tendance nouvelle. En France et en Grèce, l’extrême droite reste très présente dans les débats politiques et gagne du terrain. En France en particulier, le Rassemblement national est systématiquement au second tour des élections depuis plusieurs années, ce qui laisse présager d’une probable prise de pouvoir dans un proche avenir.

Aux États-Unis d’Amérique, tout laisse à croire que Donald TRUMP a de fortes chances de revenir à nouveau à la tête du pays.

Les peuples occidentaux sont tous obnubilés par la question de la migration, devenue le sujet politique le plus porteur. Les Européens en particulier, rejettent dans les faits les Africains qui viennent ou qui veulent venir chez eux sous prétexte d’être source d’insécurité et vecteurs du développement du chômage. C’est également le même discours qui est tenu par les américains face à la migration Mexicaine.

C’est sans doute ce qui explique la progression inexorable des extrêmes droites. Pour contenter leurs populations et mobiliser le maximum de voix, les partis politiques sont majoritairement tentés d’aller dans ce sens du rejet de l’autre. Chez les plus radicaux, il est temps de laisser tomber l’Afrique qui est un fardeau pour les économies occidentales. Chose que ne comprendront jamais les Africains, quant à eux persuadés que l’Occident vit grâce à l’exploitation qui est faite des ressources naturelles africaines, persuadés qu’ils sont immensément riches, persuadés qu’ils sont victimes des autres.

En Afrique, le vent anti-occidental se fait également de plus en plus sentir. Une bonne partie de la jeunesse africaine, ambitieuse de voir ses pays rattraper en quelques décennies des siècles d’avance pris par l’Occident, accusent les anciens colonisateurs d’être à l’origine de leur précarité chronique.

Le raisonnement est tout simple : après l’époque de l’esclavagisme qui a vu l’Afrique vidée de ses bras valides, il y a eu la période de la colonisation qui a systématiquement désorganisé les systèmes administratifs et politiques locaux, et enfin la période post-coloniale qui a siphonné les matières premières du continent. Ce discours anti-français et plus largement anti-occidental devient viral dans les médias et réseaux sociaux. Il est véhiculé par des milieux intellectuels de plus en plus radicaux et devient un véritable terreau pour la remise en cause des démocraties dans certains pays en proie à des coups d’État militaires.

 

Rejet, frustration, fatalité…

 

Cette remise en cause est si violente qu’elle se transforme dans certains milieux en un rejet pur et simple de la démocratie comme modèle de gouvernance, considéré comme système occidental.

Les régimes militaires surfent sur ce raisonnement pour tenter de s’incruster au pouvoir sans avoir besoin d’une quelconque légitimité hormis celle de la force et du grade. Des foules malléables et corvéables à merci sont mises à profit grâce aux médias d’État pour légitimer les nouveaux maîtres. Toute contestation et autre critique politique est considérée comme anti-patriotique et comme une atteinte aux intérêts de la nation et du peuple, et donc passible de poursuites.

Pour la majorité silencieuse, ce nouvel état de fait est vécu comme le retour à la case départ. Un peu comme la jungle où le pouvoir s’acquiert par la force et les armes en lieu et place des programmes politiques et des urnes. Une amère et désolante frustration vécue comme une malédiction, une fatalité venue du ciel.

 

Mali, Burkina Faso, Niger : un front

commun des juntes militaires

 

Tout a commencé au Mali où, les militaires mis à mal par les groupes terroristes, ont renversé le régime civile d’Ibrahim Boubacar Keita au mois d’août 2020. Puis neuf mois plus tard un second coup d’État est perpétré par des officiers qui ont placé au pouvoir le colonel Assimi Goita.

Face aux condamnations de la communauté internationale, le colonel Goita et ses troupes prennent leur distance avec les défenseurs de la démocratie et se rapprochent de la Russie. Dès lors, tous les abus sont permis au nom de la souveraineté nationale. Ils font venir la société privée de sécurité nommée Wagner pour tenter de régner en maître absolu, un groupe connu pour sa cruauté et affranchi de toutes les contraintes liées aux Droits de l’homme et à la morale.

La communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), forte de son protocole additionnel de 1999 sur la démocratie et la bonne gouvernance, entre en jeu et décide des sanctions les plus sévères contre le Mali, avec la fermeture des frontières aériennes et terrestres. Elle impose un embargo sur les échanges financiers et commerciaux ainsi que sa suspension des instances décisionnelles de l’organisation.

Deux ans plus tard, la junte au pouvoir propose une feuille de route avec une transition allant jusqu’à mars 2024. Au regard cette bonne volonté affichée par les militaires, la CEDEAO lève les sanctions commerciales et financières

En janvier 2022, ce fut au tour du Burkina Faso de connaître le même sort. Le lieutenant-colonel Sandaogo Damiba renverse le pouvoir en place avant de se faire renverser huit mois plus tard par le capitaine Ibrahima Traoré.

À l’instar du Mali, les militaires invoquent les mêmes raisons, notamment la montée en puissance de l’insécurité dans le pays, pour chasser les civils. Ainsi, les mêmes sanctions ont été appliquées au Burkina Faso avant de les voir allégées moyennant un engagement des soldats à conduire une courte transition, suivie d’un retour de la démocratie dans le pays.

En juillet 2023, c’est au Niger de prendre la même trajectoire en s’alignant sur les putschistes maliens et burkinabés.

Très vite, les trois juntes font front commun et prennent leur peuple en otage. Aucune voix discordante n’est acceptée. Pour bien réussir la manœuvre, il faut naturellement couper tout lien avec ceux qui condamnent la dictature.

 

Un panafricanisme factice

 

Pour cela, le plus simple sera de se rapprocher de la Russie et matraquer le peuple avec des discours populistes sur la patrie, l’indépendance et la souveraineté.

Forts de ce nouvel allié, les trois pays créent à la volée une organisation commune dénommée AES (Alliance des États du Sahel) dont la mission est de mutualiser les moyens et les efforts pour faire face aux sanctions internationales et à la poussée du terrorisme.

Un discours bien huilé et qui est relayé par une jeunesse déboussolée par le chômage et la précarité et qui espère y trouver le salut.

Malheureusement, pendant ce temps le Niger, où la junte n’a pas suivi le schéma de ses confrères maliens et burkinabés en proposant une feuille de route à la CEDEAO, est le seul pays où la population subit de plein fouet les affres des sanctions économiques et financières.

Les intellectuels et les hommes politiques sont comme hypnotisés et rares sont ceux qui prennent position pour alerter les trois nations du danger qui les guette si les militaires s‘enfoncent dans leur logique.

Pour échapper aux mesures répressives de la communauté économique des États de l’Afrique de l’ouest qui s’insurgent systématiquement contre la prise de pouvoir par les armes, les trois pays ont décidé illico de couper le cordon ombilical avec l’organisation sous-régionale. Ils invoquent entre autres la menace que constitue l’organisation sous-régionale sur les populations des trois pays.

Il faut bien évidemment entendre par population, les régimes d’exception qui se confondent aux peuples au nom desquels elles s’expriment sans jamais les consulter par quelque voie que ce soit. Une décision qui remet en cause les fondements même du panafricanisme mis en avant par les juntes. En effet, dans la perspective de la création de l’Union africaine en projet depuis l’aube des indépendances, les cinq grands ensembles géographiques que compte le contient, doivent servir de base.

Il s’agit notamment de :

L’Union du Maghreb arabe (UMA, 7 pays), Le marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA, 10 pays), le Communauté d’Afrique de l’Est (CAE, 14 pays), la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC, 9 pays) et le Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO, 15 pays).

Le Niger, le Mali et le Burkina Faso seront-ils les maillons faibles de la chaîne pour faire échouer les grands idéaux du panafricanisme ?

Les populations quant à elles, sont dépourvues de tous moyens légaux de défense, car les constitutions qui les garantissent sont suspendues aux premières heures des putsch. Elles subissent et restent dans l’expectative. Seul espoir pour elles, le refus de la CEDEAO de reconnaître le retrait de leur pays de l’organisation panafricaine par des juntes considérées comme illégitimes pour prendre une décision de si grande ampleur.

Elles ont donc encore une période de répit par rapport à la circulation des personnes dans l’espace des quinze pays et des biens au moins pour ce qui concerne le Mali et le Burkina Faso.

Les populations nigériennes doivent leur salut à la levée des sanctions contre le Burkina Faso qui permet un passage entre le Togo et le Burkina. Au niveau de cette frontière, des milliers de camions chargés de marchandises à destination du Niger sont stationnés en attente d’escortes militaires. Un calvaire pour les commerçants et les transporteurs dont les biens partent chaque jour en fumée du fait du terrorisme dans cette zone. Elles redoutent un nouveau rebondissement suite au refus affirmé du Burkina et du Mali de respecter leur feuille de route. La CEDEAO pourrait bien remette les sanctions sur ces deux pays. Cette décision va mettre à mal les trois pays de l’AES qui ont en commun la pauvreté extrême et l’enclavement.

 

Sombres visions d’avenir

 

Au-delà des relations diplomatiques difficiles entre d’une part les pays réunis au sein de l’AES et d’autre part l’organisation de l’Afrique de l’ouest, ceux qui influencent les juntes à travers la rue et les réseaux sociaux militent pour le retrait des trois pays de l’UMOA (Union Monétaire Ouest Africaine) et du CFA (Communauté Financière africaine), considérés comme des vestiges du colonialisme. Une aventure des plus périlleuses…

Au regard de l’évolution actuelle des choses, on peut imaginer que les ténébreuses périodes d’exception ont encore de l’avenir en Afrique, car le continent est très peu imprégné des valeurs de la démocratie et du droit. La politique se limite aux intérêts personnels et la proximité avec le détenteur du pouvoir est synonyme de réussite. Les coups d’État vont succéder aux coups d’État avec toujours une foule disponible pour acclamer et féliciter les auteurs. Les dynamiques de développement et leurs plans quinquennaux seront mis en veille pour bien longtemps.

Quant à l’Europe, prise en otage par son opinion publique, elle se trouve dépassée et ne sait pas par quel bout prendre la chose. Elle perd son influence historique malgré les milliards d’euros alloués à ces pays pour des projets de développement, des aides publiques et autre appuis dans la lutte contre le terrorisme.

La migration qui constitue sa préoccupation majeure ne fera que se développer avec la vulnérabilité rampante en Afrique. Une vulnérabilité liée à la mal gouvernance, à la mauvaise gestion et surtout au changement climatique. Comme nous le savons, les quelques verrous existants et qui permettaient de réguler et atténuer les flux migratoires sont levés avec la destruction de la Libye et l’abrogation de la loi anti-immigration au Niger.

Il ne reste plus pour l’Occident que de protéger ses frontières avec des moyens policiers chaque jour renforcés et des lois anti-immigrations frisant parfois la xénophobie.

La fin de la coopération culturelle et technique ainsi que la fin d’accès aux études et à la formation pour les jeunes sahéliens dans les universités européennes sera sans doute une autre cause de retard pour cette jeunesse. Une étape importante est d’ores et déjà attendue dans certains milieux radicaux, notamment celle de renoncer au français comme langue de communication. Les trois pays auront probablement à trouver une langue et une écriture propres à eux pour respecter la logique dans laquelle ils se sont engagés.

Pour certains, c’est le prix à payer pour se sentir véritablement libre, indépendant et souverain. Un état d’esprit qui fait manifestement l’affaire des putschistes qui ne cherchent qu’à gagner du temps.

A propos de Ahmadou Atafa 489 Articles
Journaliste Fact-checker - Blogueur - Communicateur basé au Niger.

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