Niger : des Drones dans le Sahara (2ème partie)

Photo DIM

Cet article a été publié dans The Intercept d’abord sur le lien https://theintercept.com/2018/02/18/niger-air-base-201-africom-drones/

Traduit en français par Egide Mugande

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« La base reste un mystère pour une raison…. »

La base reste un mystère pour une raison. L’AFRICOM, une division du département de défense qui supervise les opérations militaires en Afrique, s’est seulement ouverte à un média, à savoir CNN[1], et m’a fermée les portes durant mon voyage de reportage.

Le bureau des affaires publiques de l’Ambassade des Etats-Unis au Niger, a refusé mes demandes d’interview, arguant qu’ils étaient en sous-effectif à cause du ‘shutdown’ que le gouvernement américain a connu fin janvier 2018.

L’AFRICOM est connu pour être fermée aux journalistes. Un journaliste de The Intercept n’a pas eu de permission pour visiter une autre base de drone au Cameroun[2]. Et les camerounais étaient tout aussi méfiants à aborder et critiquer le sujet. Ceci souligne un fait international, à savoir que : Les drones américains en Afrique n’ont pas renforcé la sécurité. Ils sont le plus souvent une source de peur.

La base d’Agadez mesure autour de 600 hectares même si la majorité du terrain reste inexploitée. Les troupes Américaines patrouillent autour du périmètre de la base, selon le chef d’un village voisin. La base est dissimulée par un mur de 3 mètres avec barbelés et sacs de sable qui la sépare de l’agglomération des 125000 âmes qu’est Agadez.  Malgré la présence d’une centaine d’américains, il est difficile d’être au fait de cette présence. Les gouvernements Nigérien et Américain préfèrent que ça reste ainsi.

La défense de la légalité de la base par le gouvernement nigérien varie souvent… 

Une question inhabituelle parcourt le Niger. La base américaine est-elle légale ? Des activistes, avocats et opposants politiques disent qu’elle ne l’est pas, et qu’il s’agit d’une violation des articles 169 et 66 de la Constitution nigérienne. Ces articles proclament que les traités de défense requièrent une approbation du parlement, ce qui n’a jamais eu lieu. Et que la défense du Niger est réservée aux seules forces armées nigériennes, donc inaccessible aux forces étrangères. Dans un entretien, l’opposant et membre du parlement Soumana Sanda m’a affirmé le soutien de son parti, Moden Lumana à la présence militaire américaine dans son pays, mais que, « ce n’est pas parce que chez nous au Niger on ne respecte pas la démocratie et l’état de droit qu’il faut entrainer les grandes nations de démocratie à aussi être dans l’illégalité. »

La défense de la légalité de la base par le gouvernement nigérien varie souvent. Le ministre de l’intérieur, Mohamed Bazoum, a dit en janvier durant son discours[3] pour le 27e anniversaire du parti politique au pouvoir, que parce que les Parlements Américain et français n’avaient pas débattu des bases, le Niger ne devrait pas le faire non plus. « Les protocoles signés ne sont pas des traités de défense. S’ils en étaient, ils le seraient pour nos partenaires aussi » a dit Bazoum devant une foule de cadres habillés en rose, la couleur propre au parti.

Et pourtant, un accord existe mais ignoré des Nigériens

(Status of Forces Niger USA)

J’ai montré l’accord entre les Etats-Unis et le Niger, qui est disponible au public sur le site internet du Département d’Etat[4], à Soumana Sanda, au ministre de la Justice Marou Amadou, à un éminent constitutionnaliste, membre de la cour constitutionnelle du Niger, ainsi qu’à un dirigeant d’une ONG. Aucun d’eux n’avait jamais vu le document et tous étaient surpris qu’il soit accessible en ligne. À la lecture d’un extrait de l’accord pour Monsieur Sanda, extrait qui statue que « les parties renoncent à toute réclamation (autre que des réclamations contractuelles) pour dommage, perte ou destruction des biens de l’autre, blessure ou décès du personnel des forces armées de l’une des Parties, ou de leur personnel civil résultant de l’exécution de leurs fonctions officielles dans le cadre des activités prévues par le présent accord ». Celui-ci était surpris, « je n’étais point au courant de tout ceci » a-t-il répondu. Ajoutant aussi, « Aujourd’hui, je comprends un peu plus » par rapport aux conditions de l’engagement américain. La base est rarement relatée par les médias nigériens, et la plupart de ceux qui étaient au courant avant le drame de Tongo Tongo l’avaient appris à travers les médias occidentaux.

La division autour de la base et de son intérêt pour le Niger tend à se dissiper plus on est proche de la structure du pouvoir.

À l’exemple de mon entretien à Niamey avec le Général de Brigade Mahamadou Abou Tarka, dont le beau-frère, Ahmed Mohamed, a récemment été nommé Chef d’Etat-Major des Armées. M. Tarka est à la tête d’un fond pour la paix au nord du pays, monté par la présidence et dont le budget est de 600 millions $US. Celui-ci a balayé les questions sur le glissement de la mission américaine.

Avant d’être escorté de son bureau climatisé à sa berline noire, M. Tarka m’a confié que le gouvernement n’avait pas eu à passer par le Parlement parce que : « nous n’avons pas déclaré la guerre, donc le pouvoir exécutif considère qu’il agit dans son champ de pouvoir en augmentant la capacité militaire de son armée, en impliquant les alliés. »

Tout membre du Parlement peut demander des questions par rapport à la base, et un dixième du parlement peut faire une saisine. Il y’a plus qu’assez de députés de l’opposition pour le faire, mais ils ne l’ont pas fait. Sahirou Youssoufou, journaliste et éditeur en chef du journal L’événement, a dit que c’est parce qu’à la fin de la journée, l’opposition fait valoir des bonnes relations avec les Américains, au dépend de la loi constitutionnelle. « C’est des calculs politiques, il ne faut pas que quand ils arrivent au pouvoir ils ont tous ces partenaires là au dos, et que leurs rapports soient entachés », a rajouté Youssoufou.

L’ironie est que la présence américaine censée rendre le pays plus stable, est passée par une manœuvre violant la Constitution, ce qui sape le processus démocratique déjà fragile.

Entre temps les scènes des militaires blancs dans le désert animent l’imagination des locaux, ainsi que leurs conversations WhatsApp. Les forces spéciales américaines semblent impliquées dans des vastes opérations qui vont au-delà de leur mandat de former les soldats nigériens. Tongo Tongo n’est pas le seul exemple qui génère beaucoup de confusion, même entre le gouvernement et les militaires nigériens.

Par exemple, durant une récente après-midi, le journaliste local Ibrahim Manzo Diallo a reçu la vidéo d’une femme touarègue et de ses deux jeunes enfants. Elle racontait comment des soldats nigériens et d’autres blancs avaient enlevé son mari ainsi que ses amis, dans leur campement nomade en dehors d’Arlit, au nord d’Agadez.

Interpellés par cet incident, M. Diallo et moi avions appelé le préfet d’Iférouane, M. Aghali Hamadil, qui a affirmé qu’une patrouille conjointe d’Américains et Nigériens avait pris d’assaut un campement touareg, menant à la détention de quatre individus qui ont depuis lors été envoyés à Niamey.

Lorsque j’ai demandé à Marou Amadou, ministre de la Justice, de confirmer la véracité de ces faits, il a lui aussi affirmé. « Oui, c’est des américains… c’est Goumour qu’ils cherchaient en fait » a-t-il dit, faisant référence à Goumour Bidika, qui est le « principal intermédiaire » pour les trafiquants de stupéfiants et terroristes dans la région d’Agadez, selon un commandant nigérien, au courant de l’opération.

Mais ce commandant a aussi dit que les Américains n’avaient pas participé à l’opération en soi, la femme dans la vidéo qui dit avoir vu des soldats blancs les aurait probablement vus à la base Américaine d’Aguelal où les Touaregs captifs étaient détenus. Le commandant qui a exigé l’anonymat parce qu’il n’est pas autorisé à parler à la presse, a dit que Bidika était en communication avec des terroristes qui étaient eux-mêmes traqués, il s’est échappé durant un raid ; quatre de ses lieutenants étaient détenus à Aguelal et ont été envoyés à la cellule antiterroriste de Niamey.

Aguelal, à l’est d’Arlit, est proche de la frontière algérienne, et la base secrète américaine y est nouvelle. Son existence a été partiellement confirmée en février, par inadvertance, grâce à Strava, une application de fitness, utilisée surtout par des occidentaux, et qui avait dévoilé des données de localisation, montrant les mouvements de ses utilisateurs, des données[5] inhabituelles dans le lointain Aguelal.

Jointe par email après l’opération, Reho, la porte-parole d’AFRICOM, a dit que « Les forces Américaines n’avaient été impliquées dans aucune arrestation dans la région au cours de la semaine passée ».

Après les bombardements de la Libye par l’OTAN en 2011 et la chute de Kadhafi qui s’en est suivie, Agadez s’est démarqué comme un important carrefour de la migration des africains vers l’Europe, une tendance qui a stimulé l’activité économique tant attendue. Cependant la relance économique bâtie sur les migrations a été étouffée durant les dernières années par l’activité de la police et l’armée nigérienne dans la zone, et l’arrivée des forces américaines à Agadez ne va pas aider.

La jeunesse de toute part en Afrique de l’Ouest prend des bus pour Agadez, et de là paie des centaines de dollars pour trouver une place au-dessus des bidons d’eau à l’arrière des Toyota Hilux, s’accrochant à des bouts de bois pour ne pas tomber, durant le trajet dans le désert pour entrer en Libye, une des étapes vers leur destination qu’est l’Europe. Jusqu’en 2015, ces véhicules transportant les migrants étaient accompagnés par des convois de l’armée nigérienne pour assurer la sécurité, moyennant un bakchich pour les officiers nigériens stationnés à des postes de contrôle.

Agadez dépendait de cette industrie grâce aux revenus qu’en tirait sa population, et les autorités profitaient des pots-de-vin[6] dont les migrants devaient s’acquitter. Les choses commencèrent à changer lorsque la ville a attiré l’attention des médias. L’Union européenne a tenu un sommet avec les nations Africaines à la Valette, capitale Maltaise, décidant[7] de « mettre en place une commission d’enquête conjointe au Niger, sur le trafic illicite de migrants. »

En 2015, le gouvernement Nigérien a fait voter une loi visant les contrebandiers et les trafiquants d’êtres humains[8]. Avec le soutien de l’Union européenne, dès 2016, le gouvernement Nigérien a commencé à arrêter des chauffeurs des migrants, et à saisir leurs véhicules. Des patrouilles ont aussi été menées dans le désert pour tenter d’empêcher les convois d’atteindre la Libye. « De l’avis général, l’adoption de cette loi a été motivée par le fait que les législateurs et gouvernants européens se soient rendus au Niger, disant qu’une loi contre les contrebandiers de migrants devait exister dans les textes nigériens,’ » a dit le journaliste et chercheur Peter Tinti, qui a co-écrit un livre sur l’immigration au Sahel.

Encore une fois, les gouvernements occidentaux pousseraient le gouvernement nigérien à s’engager dans une activité légalement douteuse. En effet selon la loi nigérienne, tous les citoyens d’Afrique de l’Ouest jouissent d’une liberté de mouvement à travers le Niger jusqu’à atteindre la frontière libyenne. Par conséquent, parce que le trafic ne viole la loi que si une personne est transportée contre son gré, la seule infraction pouvant être poursuivie est l’entrée en Libye sans visa. Mais depuis 2011, le gouvernement central libyen reconnu par les Nations-Unis ne contrôle pas sa frontière avec le Niger, et les milices qui contrôlent les villes du sud libyen demandent de l’argent pas des visas, selon le transporteur de migrants Bachir. Donc l’Union européenne essaie d’arrêter un flux de migrants qui ne semble enfreindre aucune loi nigérienne.

Leurs véhicules saisis, les chauffeurs de migrants sont désormais sans travail. Et le gouvernement nigérien semble indifférent. Durant un entretien dans son bureau à Niamey, le ministre de la Justice Marou Amadou s’est amusé des peines de Mohamed Anacko, le président du Conseil Régional d’Agadez. « Anacko, tous les jours il pleurniche : a dit Amadou. « Anacko, tu as beau pleurnicher, pour moi il faut que les procès se fassent, » faisant référence aux rafles de la police contre les trafiquants de migrants.

L’Union européenne a promis de l’argent aux personnes ayant été impliquées dans le transport de migrants, pour qu’ils puissent se lancer dans d’autres activités, mais « Ceux-ci sont de plus en plus frustrés » selon un rapport[9] de l’institut Clingendael aux Pays-Bas. Le transporteur de migrants Barchir a dit que 6550 personnes déclarées comme des anciens de l’industrie migratoire, y compris lui-même, il devait recevoir une subvention de 2800 $ pour lancer un restaurant à Agadez il y’a six mois, mais il n’a toujours pas vu cet argent. Le gouvernement Nigérien a aussi mis fin aux activités d’une mine populaire[10] dans le nord du pays pour des raisons opaques, aggravant la situation économique.

 

Joe Penney ( The Intercept) – Ibrahim Manzo DIALLO (Aïr Info) – Omar Hama ( Sahelien.com)

(A suivre)

 

[1] https://edition.cnn.com/videos/world/2017/07/20/agadez-crossroads-of-despair-damon-lon-orig.cnn

[2] https://theintercept.com/2016/02/25/us-extends-drone-war-deeper-into-africa-with-secretive-base/

[3] https://www.nigerdiaspora.net/index.php/politique-niger/3008-27eme-anniversaire-du-pnds-tarayya-discours-du-president-mohamed-bazoum

[4] https://www.state.gov/documents/organization/205314.pdf

[5] https://www.tsa-algerie.com/une-application-de-jogging-inquiete-les-armees-occidentales/

[6] https://af.reuters.com/article/commoditiesNews/idAFL3N0O066C20140515

[7] http://www.consilium.europa.eu/media/21839/action_plan_en.pdf

[8] www.unodc.org/res/cld/document/ner/2015/loi_relative_au_trafic_illicite_de_migrants_html/Loi_N2015-36_relative_au_trafic_illicite_de_migrants.pdf

[9] https://www.clingendael.org/sites/default/files/2018-01/PB_Why_securitising_Sahel_won%27t_stop_migration.pdf

[10] http://sahelien.com/niger-le-site-aurifere-du-djado-sera-temporairement-ferme/

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