Au Niger, la faillite d’une mission de « stabilisation » financée par l’Union Européenne

Ces dernières années, la mission « Eucap Sahel », basée à Agadez, est devenue le symbole de l’utilisation dispendieuse de l’argent européen et de l’absence de stratégie des 27 pour la région. Censée aider à la stabilisation du Niger, elle a été dévoyée pour lutter contre les flux migratoires.

C’est un QG flambant neuf. Un écrin de 13.000 mètres carrés hypersécurisé posé au nord d’Agadez, ville des sables au Niger, avant-poste des efforts européens en matière de sécurité et de contrôle des migrations entre l’Afrique de l’Ouest et les côtes de la Méditerranée.

Des murs d’enceinte entourent six villas, construites en pierre ocre, plusieurs terrains d’entraînements, et des salles de formation, sommairement meublées.
Plusieurs ministres français ont visité ce «compound», comme il est surnommé par les fonctionnaires européens, utilisé depuis 2016 par la mission Eucap Sahel Niger : Jean-Yves le Drian ou Gérard Collomb. Et même des chefs d’État, à l’instar d’Angela Merkel.

Depuis 2012, cette mission civile de l’Union européenne (UE), méconnue du grand public, est censée réformer en profondeur les forces de sécurité du pays sahélien, en apportant un soutien logistique.

Police scientifique, utilisation de la téléphonie, maintien de l’ordre, lutte contre l’immigration

Coût affiché de cette présence: 241millions d’euros, dont 77 seulement pour la période 2020-2022. Son intervention a été pensée comme un complément de l’action de Serval, et plus tard de Barkhane et du G5 Sahel. «Elle s’intègre pleinement dans la stratégie des “trois D”: Développement, Diplomatie, Défense», analyse un consultant français qui intervient dans la zone.
Le 10 juin 2021, en annonçant le retrait des troupes françaises du Sahel, tout en prônant une internationalisation de l’action dans la région, c’est probablement aussi à des coopérations plus malléables, comme Eucap Sahel, auxquelles Emmanuel Macron pensait.

Les résultats se font attendre

Au fil des années, Eucap est pourtant devenue le symbole de l’utilisation dispendieuse de l’argent européen et de l’absence d’une stratégie cohérente des 27 pour la région. En 2018, la Cour des comptes de l’UE l’épinglait pour ses frais: coûteux abonnements à la télévision câblée, absence de suivi des coûts… «Il y a eu un moment où tout ce qui était budgété devait
être dépensé, même si on n’en avait pas besoin. C’était comme ça que cela marchait à l’Union européenne», se souvient un grand flic qui a fini sa carrière au Sahel.

Mediapart a pu documenter un nouvel exemple de cette dérive. À Agadez, le «compound» d’Eucap est équipé d’une salle de musculation, d’une panicroom et d’une piscine, racontent plusieurs policiers que Mediapart a pu interroger. Une vidéo, que nous avons obtenue, montre ce large bassin d’eau turquoise qui donne sur la ville de 100000 habitants, où l’eau est une denrée rare. «C’est un bassin de rétention. Ça fait partie des prérequis pour se prémunir des risques d’incendie», tente de justifier un policier qui a longtemps travaillé pour Eucap. Coût de la construction de l’ensemble ? Au moins 11millions d’euros, avance un ancien haut fonctionnaire européen qui souhaite garder l’anonymat: «Le matériel venait du Sénégal, ça a coûté très cher.» Mais l’absurdité confine au superbe. Malgré les travaux, Eucap n’est pas propriétaire des lieux. La mission est locataire. Montant de la facture ? 334.000.000 francs CFA par an, soit plus de 40.000 euros par mois. Plus cher que le terrain lui-même. Interrogée par nos soins, Eucap n’a pas souhaité réagir.
Le bâtiment, quant à lui, est promis à une nouvelle vie. Une fois le départ de la mission actée, il devrait être reconverti en hôtel.

En 10 ans, Eucap Sahel Niger a formé 19.000 policiers et gendarmes nigériens. Un bilan dont la mission se gausse à chacune de ses prises de parole. Mais les résultats sur le terrain se font attendre. «La commission est dans une logique purement comptable. Ce qui l’intéresse, c’est de faire des bâtons», se souvient un ancien gradé en poste à Niamey.
«C’est de la tick box politique», analyse de son côté Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). «On a pensé trop tardivement à la manière de rendre ces formations pérennes, analyse de son côté un ancien haut responsable de la mission de coopération civile de l’UE au Mali, par exemple former les formateurs, plutôt que les policiers de terrain.»
Tout ça pour de maigres résultats et beaucoup de situations absurdes. «Certains agents ont été formés six fois, témoigne Léonard Colomba-Petteng, chercheur en sciences politiques et spécialiste de la région, un policier français s’amusait même en disant que ses homologues nigériens étaient mieux formés que ceux qui donnaient les formations.»
Du côté nigérien, la mission est incomprise, ses objectifs sont «flous», témoigne un policier en poste à Agadez: «Leur agenda n’a jamais été transparent.» « Quels sont les indicateurs de la réussite de ces projets européens ? Ce n’est pas clair », s’interroge de son côté Ibrahim Yacouba, ancien ministre des affaires étrangères et chef du MPN, un parti d’opposition.

Entrelacs de fonds

Ce qu’Eucap se garde également de dire, c’est qu’elle verse une compensation aux policiers locaux le temps de la formation. Ce dédommagement, appelé un «perdiem», est courant dans le milieu de la coopération internationale et du développement. Sans être exempt de tout reproche. «Les organisations internationales sont malades de ce système», s’inquiète un ancien employé d’une agence de l’ONU dans la région.
Cet élément éclaire d’une tout autre lumière une mission de coopération civile, censée être mise en œuvre à la demande des Nigériens. «À mon arrivée, j’avais essayé de mettre fin à ce système. Sans succès»,se souvient un gradé en poste au Mali. Combien représente ce dédommagement pour l’Union européenne ? Contactée par nos soins, la mission Eucap Sahel Niger n’a pas répondu. «Je me souviens qu’un policier nigérien touchait 150.000 FCFA (230euros) pour cinq jours de formation», témoigne Léonard Colomba-Petteng.

Un document, obtenu par Mediapart, donne un ordre d’idée de la compensation allouée par les organisations affiliées à l’ONU au Niger. Un baromètre sur lequel se fixe une partie des institutions, de l’aveu de plusieurs acteurs. Montant maximum par jour ? 50.000 FCFA, soit 76 euros. Mais Eucap n’est pas la seule entité à intervenir sur le territoire nigérien. Depuis 2016, c’est près de 766 millions d’euros qui ont été investis dans le pays pour soutenir les forces de sécurité, d’après un décompte exclusif réalisé par Mediapart et ses partenaires. Et ce sans compter les fonds alloués à la région, comme Barkhane.

Une des conséquences de cet entrelacs de fonds est le développement important d’acteurs privés, notamment dans le domaine de la sécurité. «C’est un Eldorado, lâche le gérant d’une boîte de sécurité privée. Il y a deux choses qui sont prisées par les acteurs sur place. Les formations HEAT [Hostile Environment Awareness Training – ndlr]: conduite de 4 X4, secourisme. Et les budgets de sécurisation des bâtiments officiels qui sont faramineux. On parle de contrats à plusieurs centaines de milliers d’euros.»
Plusieurs entreprises sont, selon lui, particulièrement bien implantées dans la région. Parmi elles, de nombreuses firmes françaises, à l’instar d’Amarante International, un mastodonte du secteur, qui vient de recruter Bernard Bajolet, ancien patron de la DGSE.
Sur le réseau professionnel LinkedIn, plusieurs de ses salariés disent travailler au Niger pour le compte de la mission Eucap, en lien avec la Compagnie nigérienne de sécurité, une structure locale. Parmi ces heureux élus, on retrouve également Aacces Développement Niger, Lafayette Praetorian, Gadnet ou MAS-SOT. Des entreprises créées… par d’anciens militaires français, parfois passés par le Niger.
Outre ces dérives financières, Eucap Sahel Niger est également la preuve vivante des atermoiements de l’action de l’Union européenne dans la région.
Initialement mise en place pour permettre la stabilité du pays, la mission a été réorientée début 2016 sur les questions migratoires.
À l’époque, les débarquements se multiplient sur les îles italiennes et grecques. Et l’une des principales routes migratoires passe par le Niger.
Le président Mahamadou Issoufou décide alors d’adopter une loi qui pénalise les activités de passeurs dans le nord du pays, à partir justement d’Agadez. Son ministre de l’intérieur, Mohamed Bazoum, depuis devenu président de la République, est à la manœuvre. L’installation d’Eucap Sahel à Agadez date de cette époque.
« La migration est devenue la question la plus importante. On nous demandait d’arrêter le flux, se souvient un ancien haut responsable d’Eucap au Niger, alors qu’au Sahel, la migration n’a jamais été vue comme un problème.»
L’UE multiplie les projets. Tentative de reconversion des anciens passeurs, soutien à la police locale…« Le Sahel est devenu l’endroit où l’on expérimente », se souvient un policier un temps en poste dans la région. Sans grand succès, pour le moment.

Ramdane GIDIGORO
Médiapart

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