Niger/Tahoua : le mariage des enfants ou l’autel des adolescentes

Nombreuses sont les jeunes adolescentes victimes non seulement de mariages et grossesses précoces, mais aussi et surtout de la fistule obstétricale. Ces problèmes de santé sont souvent négligés dans les communautés mais ils  méritent une attention soutenue dans un pays de droit comme le Niger. Avec une population estimée à 21,5 millions d’habitants (RGP/H 2012), dont plus de la moitié sont des enfants, des défis restent encore à relever. Notamment celui qui consiste à « créer un environnement adapté aux enfants et aux générations futures ».

En termes de réalisation des droits, les filles sont aujourd’hui les plus exposées, selon Dr. Salifou Issa, Directeur Régional du Centre Mère Enfant (CME) de Tahoua, pour qui « les menaces qui planent sur les filles sont l’analphabétisme, le non maintien dans le cursus scolaire et le mariage en bas âge, dont elles sont souvent victimes dans les villes comme dans les villages ». Les conséquences d’un tel mariage sur la santé des filles sont la fistule obstétricale, la rupture de l’utérus, l’hémorragie, l’hématome, le placenta barré ou coincé et dans le pire des cas, les morts nés et les décès des mères.

Il est bon de savoir qu’avant l’âge de 18 ans, le bassin de la fille n’est pas mature. Ce qui l’expose à tous les risques liés à sa santé et à celle de son enfant à naître ; d’où l’appel pressant du Dr. Salifou Issa en direction des parents et de la communauté dans son ensemble, pour reconsidérer la pratique des mariages des enfants en général et des filles en particulier. L’exemple d’Oumou, Yacine et Fati est une illustration parfaite du drame que vivent les filles adolescentes dans les mariages d’enfants. Celles qui témoignent dans ce document sont en convalescence, accompagnées par leurs mères. Elles séjournent dans le pavillon des femmes victimes de fistules au moment où les conjoints vaquent à leurs occupations. « Des filles comme celles-ci sont nombreuses à séjourner dans notre établissement » affirme le directeur du CME de Tahoua.

Dr. Salifou Issa, Directeur Régional du centre mère-enfant de Tahoua

 

 

 

 

 

 

Le CME est un établissement de référence…..

Créé en 2014, le Centre Mère Enfant de Tahoua a comme mission la prise en charge des affections obstétricales, des urgences au cours des accouchements et la prise en charge gratuite des enfants âgés de 0 à 5 ans. Le CME de Tahoua est un hôpital de référence à l’instar des autres régions du Niger. Des médecins généralistes, des spécialistes (gynécologues, pédiatres), des sages-femmes, des assistantes sociales et des infirmiers y travaillent 24H/24 pour assurer l’accueil et les soins médicaux. Les prises en charge et les kits sont gratuits, rassure le directeur. Les cas qui dépassent les capacités du CME sont envoyés à Niamey. Le personnel du centre prend en charge  les cas référés par les districts sanitaires (DS) de la région, des femmes de tout âge. 60% des patientes ont moins de 18 ans. Une sur trois souffre de crise d’éclampsie. Les difficultés que rencontrent ces femmes sont liées à la non maturité de leur bassin, une longue période de travail (allant de 48 à 72 heures), une sous information, une mauvaise connaissance de leurs corps et le manque de suivi avant, pendant et après la grossesse. La fistule obstétricale est la conséquence d’un long travail, d’un bassin trop  étroit   et d’une mauvaise présentation du bébé à la naissance.

De janvier à juillet 2018, plus de 50% sont des filles victimes de la fistule (17 des 32 admissions au centre). Les cas les plus fréquents viennent des districts sanitaires de Bouza, Illéla et du département de Tahoua. Ce qui ne signifie pas que les autres entités administratives sont exemptes de cas de fistules, a conclu Dr. Salifou.

Au nombre des cas, celui d’Oumou ne laisse personne indifférent …..

Mme Oumou Yacouba,18 ans (à droite), et sa mère (à gauche)

« Hélas, car je suis une victime dont moi seule sais ce que je vis à l’instant »,  dixit Oumou.

Je suis du village de Sabon Guida (Saléwa) dans le département de Malbaza. J’ai 18 ans et quatre ans de mariage. Je n’ai pas fréquenté l’école. J’ai été mariée à l’âge de 13 ans 6 mois avec un conjoint que je ne connaissais pas, le mariage ayant été arrangé à mon insu. Nous n’avions pas d’affection l’un pour l’autre. Alors, le divorce est intervenu à peu près 2 mois seulement après le mariage. Je me suis remariée juste après la période de viduité avec mon mari actuel, dont les deux premières épouses sont décédées. Il s’occupe de moi sur les plans vestimentaire, alimentaire et économique. Il vit en exode en Guinée. Nous ne nous sommes pas vus depuis le début de ma deuxième grossesse, soit plus de treize mois à cette date. J’ai eu deux grossesses avec lui, deux enfants mort-nés malheureusement.

Mais le pire s’est produit au cours de ma deuxième grossesse, à cause du long temps de travail que j’ai enduré avant de me retrouver dans ce centre, où l’on m’a opérée pour extraire l’enfant mort. Au village, on parle de l’espacement des naissances. Nous échangeons aussi sur le sujet avec mes camarades d’âge. Hélas, car je suis une victime dont moi seule sais ce que je vis à l’instant.

Je sais que la fistule, cette maladie dont je souffre, a plusieurs causes qui sont : l’excision, le mariage précoce, la consommation abusive des décoctions lors de la grossesse et le travail prolongé avant l’accouchement. Personnellement, je ne cautionnerai jamais de donner ma propre fille en mariage en bas âge après toutes les mauvaises expériences que j’ai vécues et continue encore à vivre. J’avoue que les sensibilisations de la sage-femme et le programme d’alphabétisation que nous suivons chaque après-midi nous permettent de combattre l’ignorance qui est un lourd fardeau dans nos contrées.

Comme Oumou, il existe d’autres victimes du mariage précoce au CME de Tahoua…

Yacine Abdoulaye, 15 ans, souffre de la fistule obstétricale

Je lance un appel à  l’endroit de mes amies et parents à qui je demande de faire attention avant de prendre une décision de mariage qui engage les enfants…

Je réponds au nom de Yacine Abdoulaye. Je suis habitante du village de Chimazazarine dans le département d’Abalak (région de Tahoua). Je suis âgée de 15 ans. Naturellement, on m’a donné en mariage en bas âge. J’ai été admise ici pour des raisons de santé. Accompagnée de ma maman, je suis gratuitement prise en charge. Le mariage des enfants, dont je suis une victime parmi tant d’autres, a des conséquences néfastes. Avec l’aide du gynécologue, j’ai certes eu la vie sauve. Mais l’enfant que je portais est né sans vie.

Ma mère est âgée elle-même de 30 ans. Comme moi, elle souffre dans son âme. Si j’ai un appel à lancer, c’est à l’endroit de mes amies et parents à qui je demande de faire attention avant de prendre une décision de mariage qui engage les enfants.

La présence d’un personnel qualifié est un atout indéniable…..

Yacine (au milieu) et sa mère (à gauche) écoutent les conseils de la sage-femme, Mme Abarchi Mariama Moussa

Mme Abarchi Mariama Moussa, responsable du service, travaille sans relâche pour soutenir les victimes de tels mariages. En plus de l’accompagnement de la sage-femme, un programme d’alphabétisation en langue nationale est conduit par une alphabétiseuse, dans le cadre d’un contrat de 3 mois renouvelable. Mme Hadizatou Cheffou capitalise 12 ans d’expérience. Elle présente des séances de formation aux femmes analphabètes en lecture et en calcul.

Ce  programme inédit initié par le CME est à consolider ….

Une séance de formation conduite par Mme Hadizatou Cheffou au CME de Tahoua

Le combat contre l’ignorance et l’analphabétisme, surtout chez la jeune fille, est une nécessité dans les milieux rural, périurbain et urbain. Une telle orientation est à généraliser.

La question des mariages des enfants est une réalité, pas seulement dans les campagnes…

Fati Zakari, habitante de la commune urbaine de Tahoua après une césarienne

Âgée de 17 ans, Fati réside dans la commune urbaine de Tahoua. Elle a quitté l’école en classe de 6ème. « Elle a librement consenti à épouser son conjoint à l’âge de 16 ans, pour respecter la coutume et la religion, puisque hors du circuit scolaire, sans profession et vivant dans un milieu hautement islamisé », nous a confié sa marâtre.  Elle a été suivie du début de sa grossesse jusqu’à son admission au bloc opératoire. En dépit de la consultation prénatale, Fati a énormément souffert du « travail ambulatoire », a affirmé Dr. Salifou Issa, pour qui la constitution morphologique de la femme joue un grand rôle dans la maternité.

Les indicateurs de santé maternelle et infantile évoluent positivement avec les interventions de l’Etat et de ses partenaires, notamment l’UNICEF et le FNUAP, et le concours des associations et ONG nationales. Sachant que « là où il y a la volonté, il y a le chemin », il est temps que la communauté dans son ensemble s’engage à prévenir toute forme de violence basée sur le genre qu’elle soit physique, psychologique ou sexuelle. Il y va de l’intérêt du Niger. N’oublions pas que les filles payent un lourd tribut.

 

 Reportage réalisé à Tahoua par CHEHOU Azizou – Aïr Info

Crédit Photos : Aïr Info

 

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